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DevOps 13 min de lecture

Hack de Binance : 20 minutes, 6,3 milliards de dollars et une convalescence inachevée

Un ordinateur DevOps, des signatures valides sur 11 blockchains et 2,85 milliards gelés. Ce que l’on sait du vol record chez Binance — et ce qui reste à expliquer.

Aboubakar Sidik FahaAboubakar Sidik FahaFounder
Hack de Binance : 20 minutes, 6,3 milliards de dollars et une convalescence inachevée

Jeudi 29 octobre, à 20 h 05 UTC, cinq portefeuilles Binance sur le XRP Ledger ont commencé à se vider. Vingt minutes plus tard, le voleur avait déplacé des milliards de dollars sur plusieurs blockchains. À la fin de la nuit, Binance devait expliquer à ses utilisateurs un problème redouté par toutes les plateformes d’échange : ses propres hot wallets avaient autorisé les retraits.

Le premier récit semblait presque trop simple : l’ordinateur compromis d’un ingénieur, un attaquant et environ 6,3 milliards de dollars envolés. Les éléments apparus depuis sont plus inconfortables. Il ne s’agit pas seulement d’un mot de passe mal protégé, et rien n’indique une faille de Bitcoin ou d’Ethereum. Les systèmes chargés par Binance de produire des signatures de retrait valides ont fait ce qu’on leur demandait — pour la mauvaise personne.

Une semaine plus tard, le FBI a attribué le vol au groupe nord-coréen TraderTraitor. Environ 2,85 milliards de dollars ont été gelés ou saisis, les retraits rouvrent progressivement et Binance affirme avoir reconstitué 95 % des actifs affectés avec ses propres fonds. Mais le blanchiment continue, les 5 % restants doivent encore être acquis et le rapport technique complet n’a pas encore été publié.

Voici ce qui s’est réellement passé, et ce que signifient tous ces chiffres.

Les montants sont des estimations — et ils diffèrent

Binance évalue l’impact à environ 6,3 milliards de dollars. Les deux sociétés d’analyse qui suivent les transferts aboutissent à des totaux légèrement différents :

SourceMontant estimé du volNombre de réseaux
BinanceEnviron 6,3 milliards $Non précisé dans les premières mises à jour
TRM Labs6,36 milliards $10 blockchains
Elliptic6,43 milliards $11 blockchains

TRM cite le XRP Ledger, Ethereum, Bitcoin, Tron, Solana, Arbitrum, Avalanche, Optimism, Base et Polygon. Elliptic ajoute NEAR. Les deux sociétés utilisent leurs propres attributions d’adresses, cours des actifs et heures de valorisation : cet écart limité ne prouve donc pas que l’une d’elles se trompe.

Elliptic a également exclu 169 millions de dollars supplémentaires partis de Binance après la suspension des retraits. Ces transferts ont rejoint des adresses anciennes sans lien connu avec l’attaquant et semblent correspondre à des mouvements internes de Binance.

Le tableau général, lui, ne fait aucun doute : il s’agit du plus grand vol de cryptomonnaies jamais enregistré, environ quatre fois le hack Bybit de 1,46 à 1,5 milliard de dollars de février 2025. La majeure partie des fonds est sortie en environ 20 minutes, avant une deuxième vague de retraits suspects vers 23 h 05 UTC.

Le déroulement de l’attaque

Les enquêteurs disposent désormais d’une chronologie publique remarquablement détaillée. Voici les moments essentiels :

Heure (UTC)Ce qui s’est passé
28–29 octobreLe portefeuille opérateur de l’attaquant reçoit trois petits retraits depuis Tornado Cash. Un contrat « sweeper » est déployé puis testé avant le vol.
29 octobre, 20 h 05Cinq portefeuilles Binance sur le XRP Ledger envoient environ 233 millions de XRP vers une seule adresse. Solana et d’autres réseaux suivent.
20 h 20Un hot wallet Bitcoin de Binance envoie 18 270 BTC. Sur Ethereum, l’attaquant soumet 50 autorisations EIP-7702 signées à l’avance.
Vers 20 h 24Le portefeuille Ethereum délégué envoie 167 464 ETH et 63 tokens en une seule opération. Elliptic évalue cette transaction à environ 2,53 milliards $.
21 h 01–21 h 04Tether gèle le principal portefeuille destinataire, puis Circle gèle 823 millions d’USDC.
Jusqu’à 23 h 56La délégation persistante permet à l’attaquant de balayer les nouveaux dépôts. Avalanche et Polygon sont touchés dans une vague ultérieure.
30 octobreLes émetteurs de stablecoins et les gouvernances de réseaux se précipitent pour geler les actifs. Binance contient l’infrastructure et indique que l’attaque dépasse le seul ordinateur.
31 octobreLe FBI attribue officiellement le vol au groupe nord-coréen TraderTraitor.
1er novembreBinance commence à rouvrir les retraits par phases et annonce avoir couvert environ 95 % du montant affecté.
2 novembreBinance publie une preuve de réserves à divulgation nulle de connaissance, vérifiable par les utilisateurs, pour dix tokens majeurs.
3 novembreUn nouveau groupe d’actifs rouvre aux retraits, là encore progressivement et après des contrôles de sécurité.

Ce dernier point est important : la restauration des services reste un déploiement progressif, et non un interrupteur qui aurait déjà réactivé tous les tokens sur tous les réseaux.

L’ordinateur n’est que le début de l’histoire

La première mise à jour de Binance évoquait un possible ordinateur compromis d’un ingénieur DevOps. Cet accès aurait permis à l’attaquant d’atteindre un conteneur de service et de soumettre des transactions de retrait non autorisées.

Dans sa deuxième mise à jour, l’entreprise a indiqué avoir découvert d’autres points de compromission. Le co-PDG Richard Teng a ensuite expliqué que les attaquants avaient utilisé un mécanisme d’autodestruction pour effacer leurs outils et leurs traces, compliquant ainsi l’enquête.

Deux précautions s’imposent. D’abord, Binance n’a pas attribué de responsabilité à l’ingénieur. Un ordinateur compromis est un point d’entrée, pas une preuve que son propriétaire a commis une faute. Ensuite, l’entreprise a répété n’avoir trouvé aucune preuve de fuite des clés privées des portefeuilles.

Cela ne rend pas l’incident moins grave. Une clé privée peut rester enfermée dans un système de signature tandis qu’un attaquant utilise ce système comme un oracle : il soumet une transaction, obtient une signature parfaitement valide et la diffuse au réseau. Inutile de voler la clé si la machine qui la détient accepte de signer pour vous.

Les éléments recueillis par TRM sur plusieurs chaînes pointent dans cette direction. Des portefeuilles utilisant des cryptographies et des schémas de signature différents ont produit des transferts valides pour l’attaquant dans la même courte fenêtre. L’explication la plus plausible est une compromission de l’infrastructure de signature des retraits, et non une dizaine d’échecs cryptographiques indépendants.

La séquence complète reste à établir. En attendant le rapport de Binance, « un ordinateur a mené à une compromission plus large de l’infrastructure de signature » est un résumé plus honnête que « un seul ordinateur explique tout ».

Ce que EIP-7702 a fait — et n’a pas fait

La partie la plus technique de l’attaque s’est déroulée sur Ethereum avec EIP-7702. Introduit dans la mise à niveau Pectra de 2025, ce mécanisme permet à un portefeuille externe classique de déléguer son comportement à un contrat intelligent en signant une autorisation. Les appels adressés au portefeuille peuvent alors exécuter le code de ce contrat.

Il s’agit d’une fonctionnalité légitime. Ce n’est pas une vulnérabilité d’Ethereum comparable à un bug de contrat intelligent.

À 20 h 20 UTC, l’attaquant a soumis une transaction contenant 50 autorisations valides, toutes signées par un hot wallet de Binance. Chacune couvrait un nonce consécutif différent — le compteur qu’un compte Ethereum incrémente à chaque transaction.

Pourquoi cinquante ? Le nonce d’un portefeuille de plateforme très utilisé avance constamment avec les retraits des clients. En préparant des signatures pour une série de positions futures, l’attaquant maximisait ses chances qu’une autorisation soit encore valide au moment de l’exécution. Une seule suffisait.

Cette autorisation a délégué le portefeuille à un contrat « sweeper » contrôlé par l’attaquant. Environ trois minutes et demie plus tard, le contrat a vidé le portefeuille de 167 464 ETH et 63 tokens, dont environ 1,6 milliard d’USDT. Comme la délégation persistait, l’attaquant a pu balayer les dépôts suivants sans demander une nouvelle signature. Les droits de ce portefeuille compromis sur un autre compte Binance lui ont également permis de retirer 823 millions d’USDC, ensuite gelés par Circle.

Sur les autres réseaux, les fonds sont partis par des transferts signés ordinaires. Un autre hot wallet Ethereum a également envoyé des actifs directement, sans délégation EIP-7702. Le résumé exact n’est donc pas « EIP-7702 a causé le hack de Binance », mais « une compromission plus large de la signature a notamment permis une utilisation très efficace d’EIP-7702 sur un portefeuille ».

Les gels ont été rapides. Certains actifs ne peuvent pas être gelés

Les premières victoires défensives sont venues des émetteurs centralisés. Tether, Circle, Ripple, World Liberty Financial et d’autres ont placé les adresses concernées sur liste noire. Le Conseil de sécurité d’Arbitrum a soustrait 8 426 ETH et 74,6 millions d’ARB à l’attaquant ; la gouvernance d’Optimism a ensuite sécurisé 44 millions d’OP.

Le dernier décompte d’Elliptic atteint 2,85 milliards de dollars gelés ou saisis, soit 44 % de son estimation du vol et un montant proche des « environ 3 milliards » cités par Binance. La quasi-totalité concerne des stablecoins. Arbitrum et Optimism sont les seuls réseaux sur lesquels Elliptic indique que la totalité des actifs volés a été sécurisée.

La distinction est essentielle :

  • Les USDT, USDC et autres tokens ayant un émetteur peuvent souvent être gelés par celui-ci.
  • Les BTC, ETH, XRP, SOL et autres actifs natifs n’ont pas d’émetteur central capable de les geler. On ne peut généralement les arrêter que lorsqu’ils atteignent une plateforme ou un service disposé et apte à intervenir.
  • Geler un marché DeFi est encore autre chose. Aave a gelé les marchés concernés, bloquant de nouvelles opérations, mais cela n’a pas saisi le prêt déjà détenu par l’attaquant.

L’attaquant l’a bien compris. Elliptic estime qu’environ 786 millions de dollars en stablecoins ont été rapidement convertis en ETH et TRX, parfois avec une décote de 12 à 26 % par rapport au marché. La vitesse comptait davantage que la qualité d’exécution. Les 18 270 BTC ont été répartis sur 19 adresses, principalement à raison de 1 000 BTC chacune. Les 233 millions de XRP sont, eux, restés immobiles.

Gelé ne signifie pas récupéré. Un émetteur peut immobiliser des tokens sans les avoir encore restitués à Binance. Et la reconstitution des actifs des clients avec les fonds de l’entreprise est un processus distinct de la récupération des cryptomonnaies dérobées.

Pourquoi les enquêteurs accusent TraderTraitor

Le 31 octobre, le FBI, avec les services secrets américains et l’IRS Criminal Investigation, a officiellement attribué le vol au groupe nord-coréen TraderTraitor. Il a publié les adresses Bitcoin, Ethereum et Solana associées et demandé aux services d’actifs numériques de bloquer les transactions qui leur sont liées.

L’attribution ne repose pas uniquement sur l’ampleur du vol. Elliptic a constaté que les fonds dérobés chez Binance étaient blanchis avec ceux de l’attaque de septembre contre Bitget, déjà considérée comme très probablement liée à la Corée du Nord. La société a également retrouvé des services communs avec des vols précédemment attribués à TraderTraitor. TRM s’appuie sur du renseignement on-chain et off-chain, tandis que la préparation, le ciblage du personnel et l’abus de systèmes de signature légitimes rappellent l’opération contre Bybit.

Selon le FBI, le groupe convertit les actifs principalement en ETH avant de les faire passer par des services DeFi et des échanges instantanés.

Et le « blanchiment » ne se résume pas ici à quelques personnes cliquant manuellement dans des portefeuilles. Entre le 30 octobre et le 1er novembre, Elliptic a compté 1 113 transferts depuis le principal portefeuille de blanchiment sur Tron, avec un intervalle médian de 90 secondes. Les tokens ont été vendus en dizaines de petites fractions, les nouveaux portefeuilles ont reçu des montants standardisés pour les frais et l’activité s’est poursuivie pendant deux nuits à Pyongyang.

Cela suggère fortement une automatisation classique. Cela ne prouve pas qu’un agent d’IA soit responsable. Elliptic précise justement que les données on-chain ne permettent pas actuellement de distinguer un agent d’IA d’un simple script de blanchiment.

Ce que « les fonds des utilisateurs sont en sécurité » signifie

Binance a promis d’absorber la perte via son fonds SAFU et sa trésorerie, sans réduire les soldes des clients. Le 30 octobre, l’entreprise indiquait avoir mis de côté plus de 6,34 milliards de dollars, dont 5 milliards dans les mêmes types de tokens que ceux dérobés, soit environ 80 % du montant à ce stade.

Sa mise à jour du 1er novembre porte cette couverture à environ 95 %. Les 5 % restants correspondent à des tokens moins liquides, hors des dix principaux, dont l’acquisition à grande échelle prend plus de temps.

La même mise à jour indiquait que les BTC, ETH, USDT, BNB, SOL, USDC, XRP, USD1, RLUSD et ZEC étaient couverts à 100 %. Le 2 novembre, Binance a achevé la preuve à divulgation nulle de connaissance de son instantané du 31 octobre, permettant aux détenteurs de ces dix tokens de vérifier que leurs soldes étaient inclus et couverts au minimum à 1:1.

C’est une preuve utile, mais elle a ses limites. Il s’agit d’un instantané de la couverture de ces actifs, et non d’une explication de la faille, d’une récupération des cryptomonnaies volées ou d’une preuve que les 5 % restants ont déjà été acquis.

Les retraits ont commencé à rouvrir le 1er novembre, tandis que les dépôts étaient restés ouverts. D’autres couples réseau-actif ont suivi le 3 novembre. La disponibilité dépend toujours de l’actif et du réseau choisis, et Binance prévient de possibles délais en période de forte demande. La première réouverture a aussi constitué un test de confiance visible : Business Insider fait état d’environ 3,64 milliards de dollars de sorties nettes en moins de dix heures.

En résumé : les utilisateurs sont indemnisés avec les ressources de Binance, mais l’opération de récupération et l’enquête criminelle sont toujours en cours.

Les leçons à retenir

Pour les plateformes et les équipes de trésorerie, les recommandations techniques sont particulièrement concrètes.

Faire de la signature un privilège strictement délimité. Séparer les chemins d’approbation par chaîne et par niveau de portefeuille. Une seule compromission ne doit pas permettre de produire des signatures valides sur toute une infrastructure de retrait multichaîne.

Surveiller les délégations EIP-7702. Les systèmes de trésorerie doivent détecter l’apparition de code à une adresse qui ne devrait pas en avoir, refuser les types d’autorisation inattendus et traiter les séries couvrant de nombreux nonces futurs comme un indice de compromission. Une procédure de révocation doit être préparée et répétée avant l’incident.

Concevoir pour un terminal compromis, pas seulement pour une clé volée. L’accès aux conteneurs, les permissions entre services, les politiques de signature et les limites d’approbation doivent imposer des barrières indépendantes. Des journaux infalsifiables deviennent essentiels lorsque l’attaquant tente d’effacer ses traces.

Préparer les contacts chez les émetteurs et les gouvernances avant la crise. Les premiers gels sont intervenus en quelques dizaines de minutes. Savoir exactement qui appeler chez un émetteur de stablecoin ou au conseil de sécurité d’un réseau est un véritable contrôle défensif.

Surveiller en continu. Une liste statique d’adresses vieillit vite quand un logiciel peut créer des centaines de portefeuilles et envoyer des transferts toutes les quatre-vingt-dix secondes. Une adresse sans risque hier peut faire partie du cluster de blanchiment demain.

Pour les utilisateurs, l’action utile est moins spectaculaire : s’en tenir aux canaux officiels de Binance, vérifier la disponibilité du token sur le réseau exact et s’attendre à ce que de faux comptes de « support » exploitent l’incident pour hameçonner les plus inquiets.

Ce qui manque encore

Nous ne disposons pas encore de l’analyse complète de la cause racine par Binance. Nous ne connaissons ni tous les points de compromission, ni le chemin exact qui a conduit l’attaquant aux systèmes de signature, ni le montant qui sera finalement récupéré plutôt que simplement gelé. Les 5 % d’actifs moins liquides restent à acquérir. Et des milliards de dollars d’actifs natifs échappent encore à toute action directe d’un émetteur pendant que le blanchiment continue.

Le titre retient les 6,3 milliards de dollars. La leçon durable concerne le chemin de confiance : l’attaquant n’a pas eu besoin de casser la cryptographie de dix ou onze blockchains. Il lui a suffi d’amener les systèmes qui les entourent à répondre « oui » à sa place.

C’est pourquoi cette attaque comptera longtemps après que les marchés auront tourné la page. La cryptographie a fonctionné. Le système d’approbation, non.

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Aboubakar Sidik Faha

Écrit par

Aboubakar Sidik Faha

Founder

Aboubakar is the founder of Notideus. He writes about technology, cybersecurity and the infrastructure shaping the digital economy.

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